N°1200-1201 septembre-octobre 2007
LE RESISTANT GUY MOQUET

"Pour quelle raison Guy Môquet a-t-il été arrêté puis fusillé ? Arrêté par la police française parce qu'il distribuait de la propagande communiste, doit-on considérer cette action comme un acte de Résistance ?"
Cette question est posée ainsi de manière surprenante sur le site de la Fondation de la Résistance par François Marcot, Professeur à l'Université de Franche-Comté, auteur de nombreuses études consacrées à la Résistance et directeur de la rédaction du Dictionnaire historique de la Résistance.
De manière surprenante, car elle l'est par un universitaire dont la connaissance approfondie des fonds d'archives ainsi que celle des textes émanant de la Résistance en ont fait sur le sujet un spécialiste reconnu par ses pairs ; surprenante aussi de par la réponse qu'il y apporte. En effet, citant l'Humanité clandestine du 31 octobre 1940 dans laquelle on peut lire : "Ce n'est pas en associant son destin à un des groupes impérialistes en guerre que la France pourra se sauver ; elle ne le fera qu'en se débarrassant de l'odieux régime capitaliste", François Marcot en conclut que " L'Humanité appelle donc à la libération sociale et non à la libération nationale, et [que] ses diffuseurs, dont Guy Môquet, ne peuvent donc être qualifiés de résistants, ils sont poursuivis en vertu de leur attachement au parti communiste."
Conclusion pour le moins stupéfiante. Car si, faisant l'exégèse des textes communistes de l'époque - de l'Appel dit du "10 juillet" 1940 à l'Humanité du 31 octobre citée, et au delà -, l'on peut en déduire une erreur d'analyse quant au caractère de la guerre, réduite alors à un affrontement entre deux impérialismes, sans prendre en compte la spécificité fasciste de l'un d'eux - le rôle de l'historien étant d'ailleurs non pas de condamner cette erreur mais de tenter d'en cerner les raisons et les conséquences, l'appel - que cite François Marcot - à se "débarrass[er] de l'odieux régime capitaliste", régime capitaliste certes en place en France et en Grande-Bretagne mais aussi en Allemagne nazie et en Italie fasciste, ne pouvait pour cette raison trouver grâce en ce mois d'octobre 1940 aux yeux des tenants du régime de Vichy et de l'occupant; lesquels d'ailleurs interdisaient alors séparément et conjointement toute expression libre et la diffusion des idées humanistes, républicaines, socialistes, communistes, et autres opinions démocratiques.
Ce qui fait que, bravant cette interdiction, le fait de diffuser, le 13 octobre 1940, à la gare de l'Est, dans Paris occupé, l'Humanité clandestine ou des tracts communistes, était - et ce quel qu'en ait été le contenu, social ou patriotique - par définition et en soi un acte de Résistance tant à l'occupant qu'à Vichy ; ce que, dans l'immédiat, Guy Môquet a payé de son arrestation, avant que cela ne le conduise un an plus tard devant le peloton d'exécution.
Une polémique du même type - non vierge d'arrière-pensées politiques - a eu lieu à propos de la grève des 100 000 mineurs du Nord et du Pas-de-Calais de mai-juin 1941. Arguant du fait que les mots d'ordre avancés pour son déclanchement portaient sur les conditions de travail, le manque de savon, les problèmes de ravitaillement, de brillants esprits - s'abstrayant de la prise en compte du contexte - en "déduisirent" anachroniquement que cette grève était sociale et non patriotique, puisqu'il n'y avait pas de mots d'ordre concernant la libération de la France. Et que, conséquemment, il ne s'agissait pas là d'un acte de Résistance. Les premiers à ne pas s'être trompés sur le caractère du mouvement furent… les occupants nazis : ayant interdit toute activité syndicale et toute grève, ils arrêtèrent, face à cet acte de Résistance à leurs interdictions, de plus contraire à leur intérêt, un millier de mineurs. 270 d'entre eux furent déportés au camp de Sachsenhausen, d'autres, placés sur des listes d'otages, furent fusillés ultérieurement.
En fait, est posé là un postulat, en l'occurrence a-historique, à savoir que la seule motivation d'entrée en Résistance ne pouvait être que patriotique et, conséquemment, que le seul critère d'appréciation du caractère résistant d'une action ou d'un texte serait sa dimension explicitement patriotique. Ainsi, mesuré à cette aune, le fait de diffuser à l'automne 1940, dans la France occupée et de Vichy, un tract dénonçant l'antisémitisme, mais sans référence explicite à la libération nationale, ne serait pas un acte de Résistance… ! Et ses diffuseurs n'auraient alors été poursuivis qu'"en vertu de leur attachement" à la LICA ? Or, les contemporains, les Résistants, savent que les motivations d'entrée en Résistance furent très diverses, et qu'après leur rassemblement au sein du Conseil National de la Résistance le 27 mai 1943, il a fallu attendre le 15 mars 1944 pour que, par le Programme du CNR, l'ensemble des différents mouvements, syndicats et partis de la Résistance fassent leurs simultanément les dimensions humaniste, démocratique, sociale et patriotique de son combat ; non sans réticences d'ailleurs chez certains concernant l'aspect social.
Doit-on conclure de tout cela, paraphrasant ainsi Clémenceau, que "l'Histoire est une chose trop sérieuse pour la confier à des historiens" ? Cela serait absurde et s'en tenir à cette formule serait un acte de défiance à l'égard des historiens, dont le rôle est essentiel dans l'approfondissement de la connaissance de l'histoire. Et tel n'est pas notre propos. Ce que nous voulons au contraire souligner c'est que, individuellement et dans des structures officielles - ou qui aspirent à l'être de fait, les historiens, concernant une période aussi difficile à analyser dans sa complexité et sa spécificité que celle de la Résistance, gagneraient - et conséquemment l'approche de la vérité historique aussi - à se rapprocher des porteurs et des passeurs de mémoire.
Une mémoire qu'il serait absurde d'opposer à l'Histoire car, sans la sacraliser, elle peut permettre d'éviter - y compris à des spécialistes - des contresens historiques, tel le fait de nier à Guy Môquet sa qualité de Résistant.

 

Accueil - Les Amis de la Résistance - Combats de la Résistance - Contre le fascisme
Journal de la Résistance - Les bulletins - Contact - amiresistance@wanadoo.fr